Bertran de Born – Seigneur et troubadour de Hautefort

Bertran de Born – Seigneur et troubadour de Hautefort

Quand on pense à Bertran de Born, c’est l’image du célèbre troubadour du Moyen-âge qui nous vient immédiatement à l’esprit. Mais Bertran de Born était aussi un chevalier aguerri, batailleur et rusé. L’auteur médiéval italien, Dante Alighieri l’a immortalisé dans sa Divine Comédie dans la partie consacrée à l’Enfer. Cela donne le ton ! Il le décrit comme errant en enfer, portant sa tête dans une main, en guise de lanterne. Dante l’a voué aux flammes pour l’éternité. Triste destin que celui qui fut l’un des plus grands troubadours de son temps et qui malgré tout, à traversé les siècles grâce à son oeuvre littéraire remarquable.

QUI ETAIT VRAIMENT BERTRAN DE BORN ?

De sa naissance, de sa jeunesse, nous ne savons que peu de choses. De plus, comme cela était le cas dans de nombreuses familles au Moyen Age, les hommes de sa lignée portent presque tous le même prénom. D’après les actes dans lesquels Bertran de Born est mentionné, il semble qu’il fut l’aîné de sa famille et né aux alentours de l’an 1140. Il aurait épousé une dame nommée Raimonda vers 1170, de laquelle il eût au moins trois enfants : deux garçons, Bertrand et Itier et une fille : Aimeline. Les textes nous précisent que Bertran avait eu des frères, Itier et Constantin, eux aussi nommés dans les chartes. Constantin est souvent nommé à partir de 1180. Itier, quant à lui, disparaît de la documentation en 1169. Est-il mort jeune ou entré dans les ordres ? Nous ne le savons pas. Il n’est pas mentionné lors de l’héritage à la mort de leur père Itier de Born, pas plus que d’éventuelles soeurs. Donc, vers 1178-1179, Bertran de Born devient l’héritier et chef du lignage de la famille de Born et gardien du château de Hautefort.

Bertran et Constantin vont s’opposer trois années durant de 1180 à 1183 à cause de la succession. Comme souvent, une banale et courante affaire d’héritage. Mais dans un environnement politique très troublé de l’époque des Plantagenêt en Aquitaine. L’histoire de Bertran et Constantin de Born rejoint celle d’Aliénor d’Aquitaine, Henri II Plantagenêt et leurs célèbres fils, Henri Court Mantel, Richard Cœur de Lion et Jean sans Terre.

Reproduction de l’Adoubement du Roi Richard Coeur de Lion par Aliénor d’Aquitaine

Pour les Plantagenêt aussi c’est une histoire de succession qui déclenchera, plus tard, la Guerre de Cent Ans (1337-1453). Bertran de Born n’a pas joué de rôle majeur dans ces événements nationaux mais il fut un acteur influent et un témoin privilégié de cette histoire. Grâce à ses écrits, à ses poèmes, ses sirventes*, nous appréhendons mieux l’esprit de son temps.

Bertran de Born est aussi bien connu par ses donations faites à l’abbaye du Dalon, dans les cartulaires, qui sont des registres où étaient conservés tous les actes comme les donations, et les droits d’une église ou prieuré sur les domaines appartenant à l’abbaye. L’abbaye du Dalon était une grand monastère situé à environ 6 km à vol d’oiseau au Nord-Est de Hautefort. C’était l’une des plus grandes abbayes cisterciennes d’Aquitaine. Elle fut malheureusement totalement démolie au cours du Premier Empire. Le travail de Louis Grillon sur le recensement des cartulaires est un travail majestueux et apporte une foule d’informations jusque là restée cachée dans les méandres du temps et qui nous éclaire sur la vie de l’abbaye et sur celle de Bertran de Born, fidèle donateur à la suite de son père.

Bertran et Constantin : la Rupture

Les deux frères avaient chacun épousé une de Lastours dont les seigneurs étaient propriétaires de Hautefort. Constantin épousa Agnès, fille de Olivier de Lastours et Bertran avait épousé sa sœur, Raimonda. Les actes montrent que dans les années 1178 et 1179, Bertran de Born agit comme maître des lieux du Castrum de Hautefort. Son cadet était probablement au Nord, dans le château de Lastours qui appartenait à son beau-père. Il apparaît dans un acte du 21 juillet 1180, comme témoin de son frère Bertran et de ses deux fils, Bertran et Itier, dans une donation faite à l’abbaye du Dalon « pour la rédemption de l’âme de leurs parents« . Bertran est toujours établi à Hautefort au début de la décennie 1180, ce qui n’est pas le cas de Constantin. En 1180, Olivier de Lastours est mort en Terre Sainte et c’est à partir de là que Constantin va réclamer sa part d’héritage sur Hautefort. Au Moyen-âge, beaucoup de droits seigneuriaux étaient partagés entre des co-seigneurs et pour obtenir la propriété totale de Hautefort, les deux frères sont entrés en conflit.

Bertran et Constantin contractèrent des alliances politiques pour assurer leur conquête. Constantin choisit de se rallier à Henri II Plantagenêt et à son fils Richard Cœur de Lion pendant que Bertran, lui, choisissait le parti de Henri Court Mantel dit Henri le Jeune qui s’était révolté contre son père qui avait donné l’Aquitaine à son fils cadet, Richard et non à lui, l’aîné. L’Aquitaine divisée s’est enflammée à l’image des relations de Bertran avec Constantin. Par ses sirventès, Bertran de Born répandait un veritable appel à la révolte contre Richard Cœur de Lion. Les chansons du troubadour étaient colportées dans les châteaux et sur les places publiques, les marchés et lors des foires ou fêtes populaires. Henri II le fit venir un temps en Normandie, en 1182, à la cour se son épouse, Aliénor d’Aquitaine, pour mieux le surveiller et surveiller ses écrits. Amateur de batailles et de guerres, Bertran écrivait : « J’aime la presse des boucliers aux teintes bleues et vermeilles, les enseignes et les gonfanons aux couleurs variées, les tentes et les riches pavillons tendus dans la plaine, les lances qui se brisent, les heaumes étincelants qui se fendent, les coups que l’on donne et que l’on reçoit« .

Coup du sort pour Henri le Jeune et Bertran de Born

N’est pas toujours dans le camp des vainqueurs celui qu’on croit … Après de multiples batailles, Henri le Jeune se rend à Martel en 1183 où il tombe malade. Là il essaye de se réconcilier avec son père qui l’ignore, croyant à une énième ruse. Son agonie va durer une dizaine de jours et le 11 juin, Henri le Jeune s’éteint à l’âge de 28 ans. Il se croyait mortellement frappé car il avait « osé outragé Saint Martial à Limoges ». La première partie de ses obsèques eurent lieu à l’abbaye de Grandmont dans le Limousin avant de regagner la cathédrale de Rouen, en Normandie. Henri II était absent et nous ne savons pas si Bertran de Born faisait partie du cortège. Toutefois, il a rédigé une telle éloge du défunt qu’il considérait comme un frère, que le roi en fut considérablement ému et profondément touché. Lui qui avait promis la mort à Bertran de Born lui pardonna tous ses méfaits et lui rendit son château de Hautefort. Richard Cœur de Lion y avait fait le siège en 1183, après 7 jours de siège, avait fait prisonnier Bertran et donné la forteresse à son frère Constantin. Mais Henri II lui rendit le château en 1184. Nous ne savons rien du retour de Bertran à Hautefort. Entre 1183 et 1184, il a écrit : « Jamais d’Hautefort, je n’abandonnerai un jardin. Qui le veut m’en fasse la guerre puisque je fois le posséder« . Henri II et Richard lui avaient pardonné et il écrivit une phrase qui se trouve gravée sur une superbe plaque en bronze du XIXe siècle que l’on peut admirer dans la première salle de la Tour de Bretagne du château de Hautefort.

« Point ne me souci de Hautefort, qu’il me donne droit, raison ou tort, pour ce jugement je crois Mon Seigneur le Roi« . C’est une plaque écrite en occitan et posée en 1899 par Monsieur Artigues, alors propriétaire du château.

La Reine Aliénor à Hautefort

La légende rapporte qu’une nuit, un petit groupe se présente au château. On distingue une femme âgée entourée d’une petite escorte. Il s’agit d’Aliénor d’Aquitaine âgée d’environ 70 ans qui vient demander au seigneur de Hautefort de l’aide pour payer la rançon de son fils Richard Cœur de Lion, fait prisonnier en Autriche, au retour de la croisade en 1192. Bertran aurait lui-même dû participer à cette croisade mais l’amour de sa dame l’aurait retenu en Périgord. Oubliant les querelles passées, Bertran donna de l’argent à Aliénor et participa ainsi au trésor de la rançon pour faire libérer Richard.

Une charte de la Toussaint 1192 évoque le fait que Bertran s’était remarié en 1190 avec une certaine Philippa, mais ne vécut que peu de temps avec elle, avant de se retirer à l’abbaye du Dalon. Bertran apparaît dans les chartes de 1196 à 1202 et de 1200 à 1202, son troisième fils Constantin est aussi nommé comme moine, aux côtés de son père. Bertran aurait pu entrer à l’abbaye à la fin de l’année 1195, puisque son nom est mentionné dans un acte de l’abbaye en janvier 1196. Le cartulaire du Dalon mentionne une phrase qui peut nous apporter la date de la mort de Bertran : « Un huitième cierge est placé dans le Sépulcre pour Bertran de Born ; la cire a été achetée trois sous« . Au soir de sa vie, Bertran de Born aurait choisi de faire brûler un cierge à sa mémoire devant le tombeau de Saint Martial pour se faire pardonner et que son âme repose en paix. Il avait participé au pillage de l’abbaye de Limoges en 1183 avec Henri le Jeune Court Mantel qu’il soutenait fidèlement.

Adieu cher Troubadour, vos mots toujours resteront…

* Un sirvente est un poème d’ordre moral ou satirique, inspiré le plus souvent de l’actualité politique, que chantait le troubadour.

Je vous présente les sources et bibliographie sur Bertran de Born dans un prochain article.

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